INTERVIEW CIP-IDF : LA PREUVE PAR LA LUTTE
Author: L'école de la rue | Filed under: InterviewLe 28 novembre dernier, la CIP-IDF ouvrait les portes du 14-16, quai de la Charente, l’occasion de revenir sur le mouvement des intermittents de 2003 qui vit naître la coordination et de faire le point sur la situation aujourd’hui.
Pouvez-vous nous parler du mouvement de 2003 et de ses revendications ?
J : En 2003, les partenaires sociaux ont entamé des négociations sur les annexes VIII et X de l’assurance-chômage. Ces annexes établissent des règles spécifiques aux salariés du spectacle, du cinéma et de l’audiovisuel. Le mouvement démarra suite à la signature d’un protocole d’accord entre le Medef et trois syndicats (CFDT, CFTC et CGC) qui modifiait ces annexes. Auparavant, il fallait avoir travaillé 507 heures sur les douze derniers mois pour obtenir l’ouverture de ses droits. Avec ce nouvel accord, il est désormais nécessaire de faire le même nombre d’heures en dix mois. Un autre élément de l’accord modifiait profondément le régime d’assurance-chômage des intermittents du spectacle : la suppression de la « date anniversaire ». Auparavant, les droits étaient recalculés chaque année à une date fixe. Les intermittents disposent maintenant de 243 jours d’indemnisation, ce n’est qu’après avoir « consommé » ces jours d’indemnisation que les droits sont recalculés, sur la base des cachets obtenus lors des dix derniers mois. Nous revendiquions donc le retour de la « date anniversaire », et donc d’un calcul annuel des droits. Pour répondre à cet accord, nous avons travaillé sur une contre-proposition d’assurance-chômage pour les salariés intermittents de tous les secteurs d’activité qui est disponible sur le site de la CIP (*). Nous n’allons pas y revenir dans les détails, mais nous avons inclus dans ce projet le principe de la « date anniversaire » et un plancher d’indemnisation équivalent au SMIC journalier.
F : Un jour chômé est un jour indemnisé quel que soit le domaine dans lequel tu travailles.
Pouvez-vous nous raconter comment se passaient
les assemblées générales et
quels étaient vos modes d’actions ?
J-F : La première assemblée générale a eu lieu à La Villette, il y avait plus de 1 000 personnes. Nous étions nombreux et les AG étaient mouvementées. Quant aux actions que nous organisions, il y en avait plusieurs chaque jour, parfois même plusieurs en même temps.
F: Le 26 juin 2003, date de la signature de l’accord, la réaction des syndicats non signataires (FO et CGT) a été de remettre à plus tard la mobilisation… Mais sous la pression, une assemblée générale fut organisée dès le lendemain au Théâtre de la Colline. À partir de ce moment, le mouvement a échappé aux syndicats et nous nous sommes auto-organisés. Très rapidement, on a lancé l’occupation de la Grande Halle de La Villette, où nous avons mis en place un fonctionnement horizontal avec des commissions. Nous étions très actifs (actions quotidiennes, collages, blocages, distributions de tracts…). Le débat sur le nom de la coordination a alors révélé des divergences de vue sur le mouvement. Ceux qui avaient une vision corporatiste souhaitaient que nous nous appelions Coordination des professionnels du spectacle. Nous, nous défendions l’appellation Coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France afin d’y inclure toutes les professions. C’est ce dernier nom qui a été choisi.
E: La Coordination organisait des actions très variées. Nous faisions aussi bien des films d’informations que des actions beaucoup plus spectaculaires. Mise à part cela, nous devions aussi nous organiser au niveau national, car de nombreuses coordinations étaient apparues en province.
F : Un exemple illustre bien la diversité du travail produit par les commissions. Les gens ne comprenaient pas vraiment les conséquences du nouveau protocole car l’explication était parfois très technique. La commission « info-doc » a réalisé un film intitulé Nous avons lu le protocole qui expliquait les reculs sociaux et leurs conséquences.
On peut dire que les intermittents ont montré beaucoup de savoir-faire en matière d’action coup
de poing…
E : De nombreuses personnes ne pouvaient pas agir sur leur lieu de travail car ils risquaient de se faire virer, mais ils nous donnaient des tuyaux qui nous permettaient parfois de contourner les services de sécurité.
J : Le principe, c’était « fais-le toi-même ». On essayait de ne pas trop hiérarchiser les différents types d’actions, qu’il s’agisse d’une distribution de tracts ou bien d’envahir le plateau de France 2. Nous avons aussi attaqué le protocole sur le terrain juridique pour « faux en écriture », mais l’action n’a pas abouti.

On a maintenant un peu
de recul par rapport à ce
nouveau système, quelles
ont été les conséquences directes
pour les intermittents ?
F : On évalue à 30 000 le nombre de personnes qui ont perdu leur statut et qui touchent désormais le RMI, ou qui ont, tout simplement, été obligés de changer de métier.
J : La précarité est encore plus présente car de nombreux intermittents n’arrivent pas à pérenniser leur statut. Suite au mouvement, le gouvernement a été obligé de mettre en place des filets de sécurité avec notamment un fonds de solidarité pour les personnes qui perdent leurs droits. Mais moins il y a de lutte, plus ces filets de sécurité s’effilochent, et le protocole est aujourd’hui appliqué tel qu’il fut signé.
E : Comme il faut travailler autant sur une période plus courte, la concurrence entre intermittents est plus forte. Les heures travaillées au régime général ne sont plus prises en compte. Pour ceux qui avaient des activités complémentaires (cours de musique ou petits boulots), c’est devenu problématique.
F : Le marché du travail a été bouleversé. Par peur des contrôles, les administrateurs de compagnie s’imposent des contraintes qui parfois ne sont même pas nécessaires. La quantité de travail a diminué car certains employeurs décident tout simplement de ne plus avoir recours aux intermittents, et la baisse des subventions aux compagnies n’arrange rien.
J : Par exemple, de nombreux employeurs refusent désormais de payer les répétitions en cachets de douze heures, lorsque le temps de travail effectif est inférieur. Ils sont persuadés de ne pas en avoir le droit, ils ne déclarent donc que les heures effectuées, pourtant les textes sont très clairs à ce sujet.
F : Paradoxalement, le nouveau système, au lieu de protéger les plus faibles, c’est-à-dire ceux qui ont du mal à faire leurs heures, privilégie ceux qui travaillent beaucoup en leur donnant des indemnités très confortables.
Quelles sont vos activités aujourd’hui ?
E : NOus tenons des permanences tous les lundis, la « CAP » (conséquence de l’application du protocole) qui fut mise en place très rapidement après le mouvement, et une permanence précarité, plus axée sur le RMI et le régime général. On aide les personnes qui ont des difficultés à faire valoir leurs droits à cause de la complexité des textes ou qui sont radié pour des raisons fantaisistes.
J : Nos permanences se rejoignent de plus en plus car le RMI devient une donnée structurelle de l’indemnisation des intermittents.
E : On organise également des universités ouvertes. L’une d’elles portait, par exemple, sur les travaux de Michel Foucault. Ou encore, pendant le mouvement des chercheurs, on a travaillé sur la notion d’évaluation. Elles ont lieu un jeudi par mois. C’est un moment de réflexion théorique qui nous donne des outils pour comprendre.
J : Il y a aussi des projections, des concerts de soutien qui ont lieu régulièrement et qui font vivre le lieu.
E : Actuellement, nous avons lancé une campagne « Pôle Emploi ». On se bat contre l’« offre raisonnable d’emploi » et le plan personnalisé d’accès à l’emploi (PPAE). A cause de l’« offre raisonnable d’emploi », certains chômeurs se voient obligés d’accepter des emplois loin de chez eux ou qui n’ont rien à voir avec leurs compétences pour ne pas être radiés. Le PPAE, c’est le plan de contrôle qui accompagne la recherche d’emploi, le suivi mensuel par exemple.
Pour ce qui est du 14-16,
quai de la Charente, est ce que vous pouvez nous présenter
le lieu, ses activités, les collectifs qui l’utilisent ?
E : D’autres collectifs que la CIP utilisent également le lieu pour leurs activités. Les sans-papiers du 19e, différents collectifs féministes, une bibliothèque tenue par une association qui s’appelle Contre Sens, des cours de boxe et de vo vietnam.
D’autres collectifs organisent également des concerts de soutien. Et le lieu est aujourd’hui menacé d’expulsion…
J : Oui, on savait dès le départ que nous étions ici de manière temporaire car, quand la mairie nous a octroyé le lieu, il était déjà voué à la destruction. La question qui se pose est davantage celle du relogement. À ce jour, ils nous ont fait des propositions que nous ne pouvions pas accepter, car elles ne correspondaient pas au cahier des charges que nous leurs avons fourni : à savoir, un lieu dans lequel nous pouvons nous réunir et accueillir du monde. Pour eux, nos activités devraient se limiter à une activité de bureau.
E : On a reçu une lettre de la mairie, assez menaçante, qui nous enjoignait à rapidement quitter les lieux. Suite à cela, nous avons organisé une action durant le compte rendu de mandat de Delanoë à la salle Olympe-de-Gouges, dans le 11e arrondissement. Nous l’avons interpellé sur la question du lieu et il a fini par nous promettre de nous faire rapidement de nouvelles propositions… La vidéo de cette promesse vient d’être mise en ligne sur notre site
(*) www.cip-idf.org
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